04 novembre 2026
Aux Îles-de-la-Madeleine, l’éloignement fait partie du quotidien. Il influence les déplacements, l’accès aux ressources et, inévitablement, la façon de penser sa pratique. Mais lorsqu’une réalité impose de trouver des solutions différentes, elle peut aussi devenir une source d’audace et d’innovation.
Pour Audrey Bourque, d.d., ce contexte a progressivement nourri une réflexion sur sa façon de travailler et sur les possibilités qu’offraient les nouvelles technologies. Ce qui a commencé par une volonté de gagner en autonomie s’est finalement transformé en un parcours bien plus riche qu’un simple changement d’équipement ou de méthode.
Dans ce numéro, Audrey nous ouvre les portes de sa pratique insulaire et raconte, avec beaucoup de franchise et une touche d’humour, les étapes qui l’ont menée vers le numérique. Elle revient sur ses apprentissages, ses défis, ses bons coups, mais aussi sur les rencontres qui ont marqué ce cheminement. Un témoignage qui rappelle que faire évoluer sa pratique, c’est parfois accepter de ne pas tout maîtriser au départ, oser demander de l’aide et, surtout, avancer entouré.
Audrey Bourque : « Je suis originaire des Îles de la Madeleine, un petit archipel situé dans le golfe du Saint-Laurent, accessible uniquement par bateau ou par avion. C’est un milieu insulaire d’environ 13 000 habitants à l’année, dont la population augmente considérablement avec l’arrivée des visiteurs durant la saison estivale.
Pendant environ huit ans, et jusqu’à tout récemment, j’ai été la seule denturologiste à desservir les Îles. J’ai obtenu mon diplôme en denturologie en 2016 au Cégep Édouard-Montpetit et, dès l’été suivant ma graduation, je suis revenue aux Îles puisqu’une belle occasion s’offrait à moi : celle d’acheter la pratique de Diane Leblanc, denturologiste aujourd’hui retraitée. Mme Leblanc a assuré le transfert de sa pratique à mes côtés pendant environ deux ans. À l’époque, mon conjoint et moi avions un bébé d’un an. Revenir aux sources, sur notre île natale, et nous rapprocher de nos familles nous semblait une évidence. En 2017, nous avons emménagé dans de nouveaux locaux fraîchement construits. Le numérique ne faisant pas encore partie de mes plans à ce moment-là, la clinique avait été pensée et aménagée entièrement en fonction d’une pratique conventionnelle.
Depuis 2016, je pratique donc aux Îles avec une équipe qui fluctue au rythme des besoins de la clinique, mais qui compte principalement une auxiliaire de laboratoire, deux secrétaires, une assistante et, à mon grand bonheur, depuis mars dernier, une nouvelle denturologiste, Noémie Langford.
En étant si loin des grands centres, les défis ne manquent pas. L’accessibilité et la disponibilité de certains produits en font évidemment partie, tout comme l’accès aux formations, notamment à l’AEC. Et malgré le fait que plusieurs collègues me répètent que nous ne sommes jamais plus loin qu’un coup de fil, je dois avouer que la proximité avec la confrérie me manque parfois.
Le fait d’être la seule clinique de denturologie sur l’archipel amène aussi une réalité particulière : il est difficile de référer certains cas puisque cela exige que le patient quitte les Îles, ce qui peut être compliqué, voire impossible, pour toutes sortes de raisons.
Ceci étant dit, dans mon cas, les avantages dépassent largement les inconvénients et je ne changerais pas ma pratique pour me rapprocher des grands centres. La proximité et la gentillesse des gens, la bonne entente avec les différentes cliniques dentaires, l’entraide entre professionnels, mais surtout la qualité de vie qu’offrent les Îles valent de l’or.
D’ailleurs, si j’avais un conseil à donner à un nouveau diplômé qui envisage de s’installer en région, ce serait de ne pas voir l’éloignement uniquement comme un désavantage. Pratiquer en région demande certainement de la débrouillardise et de l’autonomie, mais cela offre aussi la possibilité de développer une pratique à son image, de créer des liens très forts avec sa communauté et d’avoir un réel impact sur l’accessibilité des soins. Il ne faut surtout pas avoir peur de s’entourer et d’aller chercher ailleurs l’expertise qui n’est pas toujours disponible à proximité.
En 2020, alors que j’étais enceinte de mon troisième enfant et que je voyais les besoins de la population grandir, j’ai commencé à me demander si le numérique pouvait représenter une solution intéressante pour ma pratique.
Ma réalité géographique a certainement pesé dans la balance. Chaque étape qui dépend de la grande terre implique des délais, du transport et une certaine vulnérabilité face aux imprévus. L’idée de pouvoir éventuellement réaliser davantage d’étapes directement à la clinique, et surtout de devenir plus autonome dans la fabrication de mes prothèses, était donc particulièrement intéressante pour moi.
J’ai discuté avec quelques confrères qui avaient déjà amorcé ce virage et j’ai également approché certaines compagnies dentaires qui commençaient elles aussi à parler davantage de denturologie numérique. À ce moment-là, nous étions encore relativement au début de cette transition dans notre domaine. Peu de denturologistes et de compagnies avaient suffisamment de recul pour offrir beaucoup de rétroaction ou de conseils basés sur une longue expérience.
Évidemment, j’avais aussi plusieurs interrogations. L’investissement était important et je me demandais nécessairement si j’allais réussir à le rentabiliser, si j’arriverais réellement à maîtriser tous ces nouveaux outils et si les résultats seraient à la hauteur de ce que j’obtenais avec mes méthodes conventionnelles. Avec autant de technologies différentes à intégrer simultanément, il était aussi difficile de savoir exactement par où commencer.
C’est notamment grâce à certains contacts, dont mon ami et denturologiste d’expérience Sébastien Martel, que j’ai réellement décidé de faire le saut. Même si, je dois l’avouer, je n’ai pas suivi tous ses bons conseils… On dit qu’on paie pour apprendre !
Le choix de mes équipements s’est donc fait beaucoup à travers les recommandations, les échanges avec des collègues déjà impliqués dans le numérique et les possibilités que chaque technologie pouvait m’offrir. Mon objectif à plus long terme était surtout de bâtir un flux de travail qui me permettrait d’être le plus autonome possible aux Îles, de la prise d’empreinte jusqu’à la fabrication.
C’est donc avec une belle naïveté, beaucoup de motivation et de bonnes intentions qu’en 2021 j’ai fait l’acquisition d’une imprimante 3D SprintRay, d’un scanner de table E3, d’un scanner intraoral TRIOS 3 ainsi que du logiciel de conception 3Shape.
Mon plan était simple : j’allais profiter de mon congé de maternité pour traverser la fameuse courbe d’apprentissage. Surprise : bébé a eu quelques enjeux de santé et le congé de maternité ne s’est évidemment pas déroulé comme prévu. Je suis donc retournée au travail quelque temps plus tard avec trois enfants en bas âge, plusieurs nouvelles technologies à apprendre à maîtriser et, par-dessus tout, la réalité de la COVID. Le stress financier était bien présent. Même si ces technologies permettent, lorsqu’elles sont bien maîtrisées, de gagner énormément en temps et en efficacité, elles demandent un investissement de départ considérable.
Avec le recul, je peux affirmer sans l’ombre d’un doute que j’avais sous-estimé l’importance de la courbe d’apprentissage. Pendant près de six mois, avec très peu d’aide, j’ai commencé maladroitement à utiliser mes nouveaux outils, sans toutefois parvenir à réaliser une prothèse de A à Z de façon entièrement numérique. Puis, un concours de circonstances a mis Gad Lasry, d.d. sur mon chemin. Quelle bénédiction pour mon parcours numérique ! Un nombre incalculable d’appels et de textos, quelques voyages Montréal–Îles de la Madeleine et Îles de la Madeleine–Montréal plus tard, et voilà que, près d’un an après l’achat de mes équipements, j’étais enfin autonome... mais encore débutante ! Toujours avec le soutien de Gad, j’ai ensuite fait l’acquisition du dernier appareil qu’il me manquait pour devenir entièrement autonome sur mes Îles : l’usineuse PrograMill PM7 d’Ivoclar. Depuis près de quatre ans maintenant, je ne dépends donc « presque » plus de la grande terre pour permettre à mes patients de bénéficier d’une technologie numérique réalisée à 100 % localement. Dans un contexte comme le nôtre, la rapidité et l’efficacité du numérique contribuent réellement à maintenir une offre de services accessible aux Îles.
Aux Îles-de-la-Madeleine, exercer la denturologie demande de composer avec l’éloignement, la réalité insulaire et les particularités d’une clientèle locale. Pour Audrey Bourque, d.d., ce contexte apporte son lot de défis, mais aussi une proximité humaine et une richesse professionnelle qui donnent un sens particulier à son quotidien.
Depuis l’arrivée du numérique dans ma pratique, j’ai gagné énormément de temps. J’ai complètement remanié mes horaires de travail et réussi à diminuer considérablement mes heures passées en laboratoire. J’ai gagné en productivité et j’ai également réduit de beaucoup les ajustements nécessaires sur mes prothèses. Les patients sont contents de l’arrivée de ces technologies et leur rétroaction est très positive.
Je me plais souvent à dire que plus les denturologistes se tourneront vers le numérique, plus les compagnies développeront des matériaux, des méthodes et des stratégies qui permettront de faire évoluer la denturologie numérique. Parce que malgré tout le positif que j’y vois, certains aspects sont, selon moi, encore en évolution. L’apparence des prothèses est de plus en plus belle et naturelle et les logiciels sont de plus en plus performants, même si leur lenteur peut parfois ralentir notre flux de travail. Mais tout cela s’améliore constamment, notamment grâce aux cercles d’études et aux passionnés qui souhaitent faire évoluer la profession.
Le numérique n’a toutefois pas complètement éliminé le conventionnel de ma pratique. Certaines situations demandent encore de revenir à des méthodes plus traditionnelles ou de combiner les deux approches. Pour moi, le numérique est un outil extraordinaire, mais il ne remplace pas le jugement clinique du denturologiste ni l’importance de maîtriser les bases de notre profession. Je crois plutôt que les deux peuvent très bien se compléter.
Je ne peux pas non plus passer sous silence les merveilleuses rencontres, les amitiés et les opportunités que ce virage vers le numérique m’a apportées. C’est assez particulier quand j’y pense : alors que l’un des défis de ma pratique aux Îles a toujours été l’éloignement de mes collègues, le numérique m’a finalement permis de créer un réseau professionnel qui dépasse largement les frontières de mon archipel. Il m’a notamment donné l’occasion de voyager jusqu’à Kelowna, en Colombie-Britannique, pour parler de mon parcours numérique — et ce, en anglais! — aux côtés de Geneviève Perreault, d.d., devenue au fil du temps mon acolyte de scène. J’ai également eu la chance de participer à un panel de discussion et de présenter une conférence à Mont-Tremblant. Ce sont des expériences que je n’aurais probablement jamais imaginé vivre lorsque j’ai acheté mes premiers équipements en 2021 en me demandant simplement comment j’allais réussir à apprendre tout ça !
Au-delà des technologies et de ce qu’elles ont changé dans ma clinique, le numérique m’a donc aussi permis de sortir de ma zone de confort, de partager mon expérience et, surtout, de rencontrer des gens extraordinaires. Je crois que l’une des choses les plus précieuses, dans la vie comme au travail, ce sont les gens qui nous entourent et qui nous élèvent. Geneviève est l’une de ces personnes. S’il y avait un seul conseil que je pouvais donner à quelqu’un qui souhaite faire le saut vers le numérique, ce serait celui-ci : trouvez-vous un Sébastien, un Gad, une Geneviève. Quelqu’un que vous pourrez appeler un samedi matin à 8 h en disant que rien ne fonctionne, qui saura dédramatiser la situation et qui, au final, vit ou a probablement déjà vécu les mêmes difficultés que vous.
« Entourez-vous. Demandez de l’aide. La belle fraternité qui se crée autour du numérique est réellement motivante et fait, selon moi, partie intégrante de l’apprentissage. »
Par l'Association des denturologistes du Québec.